Et Maintenant?
L’avenir du développement, ou un développement pour l’avenir ?
Je suis né en 1959 à Kinshasa, alors Léopoldville. La même année, le Congo proclamait son indépendance. Un vieux monde vacillait. De nouvelles espérances germaient, bientôt trahies. J’ai vécu à l’écho de cet éveil.
D’abord photojournaliste, j’ai traversé l’Europe, l’Afrique et l’Amérique avec mon objectif. J’ai découvert la complexité, la réalité et le prix à payer pour franchir les frontières sociales. Apprendre une langue, c’était comprendre un autre monde.
Plus tard, j’ai œuvré pour des ONG et des agences de l’ONU, aux confins des désastres – l’ouragan Mitch, la guerre en Angola, le séisme haïtien – et sur la longue route du développement : santé, éducation, protection sociale. Des capitales aux villages isolés, en bureau, en avion, en camion. J’ai vu le système de l’intérieur : ses limites, mais aussi son ambition. Le Programme de développement durable à l’horizon 2030 reste le cadre le plus vaste et le plus audacieux jamais conçu. Travailler avec l’imperfection, viser le bien commun toujours fuyant : c’est l’image qui m’accompagne.
Récemment retraité de l’OIT, je me suis lancé sur un nouveau chemin : libre, curieux, indépendant. Freelance, certes, mais surtout libre de réfléchir, questionner et explorer de nouvelles pistes.
Aujourd’hui, un vieux monde s’effondre. C’est bruyant, chaotique. « L’arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse ». Pourtant, la forêt grandit. Se pose la question : saurons-nous préserver l’essentiel et l’améliorer ? L’avenir ne se façonne pas seul ; si nous n’agissons pas, d’autres le feront à notre place.
Naomi Klein parle de « la doctrine du choc ». La crise attire les prédateurs : le pouvoir s’installe, la peur se monnaye. Il nous faut résister, mais aussi proposer des alternatives crédibles : pas des promesses abstraites, mais des chemins concrets. Le développement n’est pas obsolète ; il exige une urgente renaissance : passer de l’aide à l’échange, de l’enseignement à l’apprentissage, de la croissance à l’équilibre.
Repenser le développement
On l’a souvent réduit à des systèmes : aide, croissance, politiques, cibles. Sous ces techniques palpite un instinct humain : s’adapter, apprendre, créer du sens ensemble. C’est notre quête collective : évoluer socialement, éthiquement, économiquement et écologiquement. D’autant plus cruciale que le dérèglement climatique, les tensions sociales, les monopoles numériques et la défiance creusent nos vies et nos rêves.
Affronter ces défis demande de nouvelles pensées et de nouveaux comportements. Les inégalités structurelles perdurent, mais les vaincre impose des transformations intérieures : des révolutions culturelles plutôt que des ajustements technocratiques. Aucun cadre international, aussi progressif soit-il, ne suffira s’il n’alimente pas la capacité des peuples à penser, parler et agir ensemble. Le monde a besoin non seulement de politiques, mais de cultures citoyennes actives, d’engagements courageux, d’espaces collaboratifs et de « communautés de soin ». Plutôt que d’exporter des modèles standardisés, cultivons des écosystèmes locaux d’apprentissage et semons des mouvements durables.
Le développement ne doit plus être un transfert Nord–Sud, mais un effort universel. Comme l’a montré Olivier De Schutter, la pauvreté n’est pas l’apanage du Sud : c’est une réalité structurelle, multiforme — matérielle, temporelle, émotionnelle, existentielle — présente partout. Le Rapport sur le développement humain 2022 de l’UNDP le confirme : pauvreté et insécurité transcendent les frontières, appelant un modèle de développement interconnecté et universel.
Nous devons rétablir le développement comme lieu de valeurs partagées. Marcel Mauss nous rappelle qu’un don crée des liens de réciprocité, pas de dépendance. Nous en voyons déjà les fruits : le budget participatif venu d’Amérique latine inspire l’Europe ; les soins communautaires d’Afrique nourrissent les politiques inclusives ailleurs ; les planschers de protection sociale du Sud inspirent le revenu minimum et la couverture universelle au Nord ; l’économie solidaire du Sud repense l’entreprise sociale et la résilience locale en Occident. Ce ne sont pas des exceptions : ce sont les signes d’un monde en transition, où savoir, innovation et inspiration circulent dans toutes les directions.
Il faut protéger l’espace du questionnement et de la construction collective. Paulo Freire enseignait que le dialogue est la voie de la libération. Reprenons la communication : Noam Chomsky avait alerté sur le filtre des médias ; le pouvoir détermine ce qu’on entend. Mais désormais, de nouvelles voix émergent. La technologie permet de faire entendre ces récits. Bien utilisée, elle restaure la confiance ; mal gérée, elle divise.
Un nouveau monde en gestation
Il ne s’agit plus de Nord ou de Sud, mais d’individus. Il s’agit des systèmes à bâtir et de ceux à démanteler. Il s’agit du monde que nous voulons et de ce que nous sommes prêts à faire pour le réaliser.
Oui, les ténèbres sont là : nationalisme, avidité, dérive autoritaire. Mais les forces de la connexion et du renouveau aussi. La forêt grandit, les peuples se relient. Le capital de savoir accumulé par des décennies de développement est un bien commun. Les acteurs du Sud contribuent désormais aux innovations du Nord. Dans le même temps, le recul des services publics — jadis socles de cohésion sociale — redonne un sens aux approches du développement fondées sur les droits, la preuve, la participation et l’équité.
De nouveaux arbres poussent vers le ciel.
L’avenir n’est pas un héritage ; c’est un chantier en construction
JL

